Peu importe, car cette simple interrogation m'a conduit à réfléchir sur ce qui faisait la différence entre un chef d'oeuvre et un excellent film. Quels sont les éléments qui établiront leurs différences? Un excellent film peut être doté d'une narration aussi talentueuse que le chef d'oeuvre et ce dernier peut même être plus bancal tant au niveau de la structure du scénario que de la mise en scène. Cela ne tient pas de la structure, cela ne tient pas non plus de l'esthétique pure et formelle qui répondrait à des critères de normalisation. Au delà de tout ca, je dis bien au delà car c'est ce qui transcende à la fois le fond et la forme, il y a le réalisateur et plus que tout... sa conscience cinematographique.
Sans trop m'étendre, c'est ce qui fait également la différence entre cinéma de divertissement préfabriqué (façon meubles conforama) et cinéma d'auteur (il y aussi les auteurs qui font du divertissement). Spielbierg par exemple, (qui prétend à la fois faire du divertissement et être un auteur « à messages ») et qui a vendu son âme à Dieu Dollar ne fait pas de cinéma d'auteur mais du mauvais divertissement auquel il accorde une prétention dangereuse qui n'a pas lieu d'être. American Pie, aussi bouseux soit ce film n'en reste pas moins un bon divertissement (sans morale je crois) et qui ne répond à aucun critère de « recherche cinématographique ». Je ne vais pas établir d'élite car cela n'a aucun sens, je voulais simplement éclaircir ce qui pour moi fait la différence entre ce que l'on mal-nomme « cinéma d'auteur » et cinéma préfabriqué ou produit commercial.
Comme je le disais plus haut, ce qui fait la différence est la conscience cinématographique (ce n'est pas un grand mot), il s'agit simplement pour un réalisateur de faire concrêtement corps et âme avec son oeuvre. C'est lui qui pense, et qui vit ses émotions, ses sentiments, ses doutes, ses envies, ses faiblesses... bref, tout ce qui fait qu'il s'agit là d'un homme. Et de sa nature d'homme il va tirer le pouvoir nécessaire à la création.
Stalker de Andrei tarkovski
Tout comme le peintre peint avec son pinceau, le realisateur peint avec sa caméra. Tout comme l'écrivain écrit avec sa plume, le réalisateur écrit avec sa caméra etc. etc. Seulement à partir de ce moment et pas avant, l'auteur fait du cinéma. Tout le reste n'est qu'une déviation de l'art originel cinématographique. Besson n'a pas fait longtemps du cinéma, Spielberg ne fait plus (depuis presque toujours) de cinéma. Je ne vais pas réinventer la langue française et proposer un mot désignant l'auteur en association avec l'action directe de son art... l'écrivain écrit, le peintre peint, le chanteur chante et le réalisateur filme... Ce n'est pas grave en soit mais cela souligne bien un certain malaise lorsque l'on compare le cinéma et les autres arts.
Sans sondage ifop à l'appui j'ai la conviction que le cinéma n'a pas la place qu'à les autres arts dans l'inconscient populaire. Demandez par exemple à presque n'importe qui (je garde espoir) s'il considère les romans « chair de poule » (blague mise à part) comme de la Littérature. Peu de gens à mon avis. Demandez aussi s'il considère toute illustration publicitaire répondant aux principes de la peinture comme de la Peinture. Avec un peu de bon sens j'en doute encore. Maintenant demandez lui pour finir, s'il pense voir du Cinéma devant le dernier film Pokemon ou devant la dernière comédie americaine (genre trois puceaux en chaleur à la recherche d'une nana)... oui.
On sait habituellement différencier les Arts, des divertissements, excepté pour le cinéma dans lequel on regoupe tout. Soit on le considère comme un art majeur et on lui rend tout sa legitimité de se démarquer du reste de la production, soit on le mèle éternellement, au grand dam de la culture, à toute la bouillie commerciale qui ne fait que prendre de l'ampleur. Les dépenses publiques pourront ainsi, peut être, devenir plus cohérentes. Car dans toute cette affaire bien que les salles de cinéma d'Arts et d'Essais représente cette petite exclusivité, est ce bien suffisant au milieu de ce magma qu'est l'industrie cinématographique? J'en doute.
Le peintre Edvard Munch
Me serais je égaré dans mon propos? N'ayez crainte...
Que le réalisateur sache qu'il fait véritablement du cinéma n'est guère important à condition qu'il oublie toute prétention lié à son travail. Et cette conscience cinématographique alors, qu'en est-il? Outre ce que j'ai expliqué précédemment, il y a un rapport plus physique, qui peut être perçu de façon intuitive par le réalisateur, un envoutement mystique au service de son travail. C'est ce que j'appellerai la circulation des trois pôles.
Un film est un outil de dialogue entre le réalisateur, le public et les acteurs. Le réalisateur doit sans cesse se rappeller qu'il s'adresse à un public et qu'il à pour ça des outils à disposition. Tout d'abord, la caméra, doit être perçu comme un prolongement de la main, un prolongement de l'âme du créateur. Il y a un sens moral dans tout mouvement de caméra, le réalisateur est derrière, plus que la contrôler il s'agit de lui même, ainsi, pour extrapoler on pourrait parler de danse cinématographique où le pouvoir de la caméra permettrait au spectateur de se trouver à la place même du danseur. A la différence près, c'est ce qui fait aussi toute la richesse et la complexité du cinéma, au délà de la « sensation » d'une danse cinématographique, les acteurs sont présents pour être filmés. Ce sont eux qui font l'histoire, qui la transmettent au public et sont animés d'une autre énergie à la fois dépendante du réalisateur dans le sens où ils se trouvent sous son contrôle et à la fois indépendante puisque tout comme la réalisation, le jeu d'acteur est en art qu'on ne peut totalement saisir et est propre à chaque individu. Pourquoi d'ailleurs parler de jeu? Soit on vit, soit on joue dans un film, le problème est le même dans les deux cas, il est question de l'individu.
L'incomparable jeu d'acteur d'Emil Jannings dans "Le dernier des hommes" de Murnau
Pour résumer, le réalisateur s'adresse au public à travers la caméra (à l'image du pinceau) et avec des acteurs fantasques (à l'image de la peinture sur le pinceau). Les acteurs eux, s'adressent directement (cf: Godard) ou indirectement au spectateur, à travers l'histoire. Le spectateur, lui, ne se contente pas d'une réception passive et se nourrit du film qu'il visionne pour effectuer un travail de retrospection. Il y a alors dialogue à la fois entre le spectateur, l'acteur et le réalisateur. Il y a Cinéma.
Tout chef d'oeuvre n'enfreint aucune de ces règles, absolument aucune. L'excellent film, malgré sa réussite technique ne peut être considéré comme un chef d'oeuvre lorsque le dialogue ne passe pas entre l'un des pôles, un auteur malcompris (hum...), un spectateur passif est sans doute la pire chose qui puisse arriver à un film ou un jeu d'acteur qui ne respire par aucune énergie et qui ne transmet rien.
Bien sûr, tout cela est une vision théorique du cinéma, presque scientifique. On sait si tel film est un chef d'oeuvre ou ne l'est pas à notre intuition, à notre sentiment face à celui ci. Malgré tout, certaines règles ne trompent pas et s'imposent à mon sens comme essentielles à qui veut faire du cinéma.
Fabiuslegitimus

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