Mardi 22 août 2006 2 22 /08 /Août /2006 13:47

Contre la camera numerique

 

La question  rejoint une question précédemment ébauchée dans "les fragments" (voir articles précédents), c'est à dire comment obtenir une image réaliste? J'entends par réalisme, proche des sentiments du réel et de la vie.

L'image cinématographique a pour but de réfleter la vie et toute la dimension humaine au travers d'une image construite, pensée et conduite vers une autonomie et un sentiment d'unicité ou de privilège.

La nature dispose d'éléments tous différents des uns des autres, aucune plante, aucun arbre, aucun homme n'est identique et c'est aussi cela que le cinéma a pour but de révéler dans sa complexité. Chardin voyait trois infinis; l'inifiniment petit, l'inifiniment grand et l'infiniment complexe, c'est à dire la vie. L'art doit être le reflet de cette complexité et de cette diversité, le cinéma n'y échappant pas doit se libérer des carquants qu'on lui impose afin qu'il puisse s'exprimer pleinement.


L'art cinématographique propose des types d'images personnels, répondant à une méthode qui serait celle du cinéaste et répondant à ses exigences. C'est ce que je m'efforce de faire avec ma logique dans laquelle se retrouvent les notions de souvenir, de rêve et de mythe. Ceci afin d'approcher au plus près ce qui pour moi définit une image de vie, toujours changeante, jamais prévisible et terriblement complexe. La vie l'est d'autant plus qu'elle est à la fois sujet et ce qui permet l'acte créateur. Elle nous rammène à notre conscience d'être (en tant qu'homme) ainsi qu'à notre responsabilité. C'est en la comprenant et en la percevant au mieux que la fabrication d'une telle image devient alors possible. Sa construction ne devient alors plus gratuite mais agit au nom d'une conscience morale et d'une nécessité humaine de comprendre la vie en la reformulant à travers l'art.


D'un point de vue personnel je me poserai la question de l'apport et de l'intérêt du numérique dans le cadre d'un apprentissage comme le mien.

Il a en effet l'avantage et le défaut de proposer la fabrication d'images avec une limite de stockage quasiment nulle. Dans le cadre de l'amateurisme, il peut être plaisant de pouvoir tout filmer, tout photographier des lieux que l'on visite et des personnes que l'on rencontre malgré la violence de l'acte, d'arracher littéralement des images de notre environnement pour les visionner tout de suite après. Ainsi, le plus dépendant de ceux là ne vivra ces moments que par intermittence et en segmentant son propre temps de vie. Il pourra être heureux de voir des clichés qui n'auront que pour seule valeur une esthétique conforme à ses attentes.

Pour ce qui est de la camera numérique c'est un peu différent, elle poursuit ce qui avait été établi avec l'usage de la vidéo. La différence importante provient de la capacité de traitement de l'image et de l'importance du stockage évidemment accru ainsi qu'une qualité de définition de l'image supérieur. La mise en avant des possibles effets du numérique ont pour conséquence de toujours éloigner l'acte de filmer avec le sujet réel, d'une importance capitale. Ceci est vrai dans une pratique et une démarche hasardeuse, amateuriste ou familiale où l'intérêt est uniquement le jeu.


On m'a donné comme soluton de réutiliser toutes ces images qui meublent notre environnement, qu'il s'agisse de la rue, de la télé ou de l'internet. Le prétexte serait qu'il y a tant d'images déjà fabriquées que l'on aurait déjà une matière toute faite prête à l'emploi et réutilisable. Seulement, l'image qui m'interesse, celle qui a le pouvoir de faire véhiculer une perception unique se construit, se réfléchit et se fabrique afin qu'elle est du sens et qu'à travers la forme cinématographique elle puisse transmettre une forme autonome de vie. Il ya un grand danger à réutiliser les images selon ce qu'elles représentent et signifient et ce surtout pour ce qui concerne l'Histoire (images d'archives). L'image est en effet malléable, on lui donne le sens que l'on désire et la réalité qu'elle désigne peut être totalement bafoué pour dans le pire des cas être ensuite acceptée comme vraie.

Dans une démarche esthétique comme la mienne, je ne peux me satisfaire des images que me propose le monde de l'audiovisuel, celles ci ne répondent qu'à la seule méthode de fabrication qu'impose le spectacle et les enjeux économiques sur lesquels elles reposent. Quand à l'image d'archive, témoin de notre Histoire, je ne les utiliserai que dans leur seul sens originel sans aucun détournements possibles, ce que je considèrerai alors comme un crime allant contre notre devoir de mémoire.


Quand à la camera numerique, la possibilité qu'elle vous offre de faire des images à volonté vous prive du caractère précaire de n'avoir par exemple qu'une seule bobine de film pour tourner une scène. La rigueur dans l'apprentissage se voit complètement noyé dans le possible du recommencement au détriment de la perception précédant et comprenant l'acte de filmer, d'où la légitimisation d'une certaine précarité dans les moyens à employer. Et plutôt que de parler de précarité j'emploirai le mot rudimentaire car même si la plus simple des cameras numerique reste une camera, la nouvelle dimension virtuelle qu'elle implique la rend plus complexe et fait se poser la question de la validité même de l'image numérique. Edward Bond dit à ce propos: « Pour être totale, l'image doit être rudimentaire. Il y a dans la danse, la chanson, l'histoire racontée, quelquechose de caché. C'est sa nature rudimentaire qui rend visible ce qui est caché. Et qu'est ce donc là? L'humanité du créateur. L'humain est toujours rudimentaire. » poursuivant sur: « La machine est parfaite. La machine abolit ce qui est rudimentaire ». La camera étant une machine je ne doute pas de ses capacités à introduire l'humain dans le cinéma. Seulement je pourrais dire que le numérique repousse les limites technologiques en introduisant une nouvelle dimension virtuelle. La pellicule s'imprime grâce à l'action physique de la lumière. Elle va bruler la pellicule pour faire apparaître l'image au même titre que le peintre qui va écraser de la peinture avec son outil. La camera numerique agit comme un scanner, elle numérise la réalité et enregistre la lumière en une source intelligible issue de son propre langage pour la recomposer ensuite telle qu'elle a pu être filmée.

La main est certes toujours impérialement présente dans l'acte créateur mais ceci est le propre de la camera et le numerique s'y est seulement substitué.

La caméra numérique a pour particularité de faire sortir l'image du réel pour la reconstruire ensuite et c'est en cela qu'elle abolit le rudimentaire.


La raison de mon rejet du numérique est autant éthique qu'esthétique. Elle est justifiée, tout d'abord, par rapport au travail sur lequel je me suis engagé qui est de rendre compte d'une image réaliste. En cela je ne peux me satisfaire d'une image qui a pour base même la fuite du réel par une transformation virtuelle de la lumière et de ses informations. Ensuite, la raison est simple, la froideur, la caractère éternellement invariable (du à cette technologie) et l'aspect non rudimentaire du mécanisme numérique ne contentent pas mes exigences en terme d'image.

Par fabiuslegitimus - Publié dans : Reflexions sur le cinéma
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